Tous les tableaux sont à l’envers

“They’ve hung it upside down” (Daily Sketch, juin 1966.)

— C’est le monde à l’envers !
— Pourquoi ? Quelle heure il est ?
(Jean-Marie Gourio, Le Grand Café des brèves de comptoir)

Introduction

Dans le Daily Sketch de juin 1966, un visiteur affirme à sa compagne, devant un tableau cible, genre Kenneth Noland : « They‘ve hung it upside down ». Le comique, ici, naît de la syllepse faisant coexister deux séries incompatibles : le ton péremptoire avec lequel un idiot sous-entend qu’il y un « bon » sens, et l’absence de celui-ci dans la forme parfaitement circulaire qu’il contemple.

La question du sens n’aurait rien de métaphysique. elle serait à prendre très littéralement : — Dans quel sens ?

Tout usager d’Aperçu ou de Photoshop sait manipuler les images de la sorte : « rotation de 90° à droite, à gauche, de 180° ». Ou encore : « symétrie horizontale, symétrie verticale ». Simple affaire de pratique : un clic et l’affaire est réglée.

L’abstraction est un terrain propice pour vous plonger parfois dans des affres de perplexité. — Comment l’accrocher ? — Et la photo, où est le haut ?
Lors de la confection du catalogue de l’exposition Tableaux abstraits (Villa Arson, 1986) quatre œuvres de Peter Halley, Meuser et Heimo Zoberbig furent inversées, les deux de Walter Robinson, basculées d’un quart. Résultat : on dû réimprimer le catalogue et retirer de la vente la première édition. Les erreurs coûtent parfois chères !

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Et Pollock. Ah ! Ne nous l’a-t-on pas racontée cette histoire du peintre qui danse et tourne autour de sa toile comme si elle n’avait ni haut ni bas. Et celle des nageurs de Fernand Léger ? La piscine vue du dessus, à l’aplomb, bien à la verticale. L’hélicoptère tourne sur lui-même et la vue subit une rotation de 360°. Toutes les vues se valent.

La question ne se pose pas pour un tapis a double symétrie, du moins tant qu’on le laisse à terre.

L’effet de sens provient du titre. Que se passe-t-il lorsqu’on regarde un monochrome, par exemple, et que le titre de l’exposition, Tous les tableaux sont à l’envers, nous renvoie mentalement à quelque chose qui a été mis sens dessus dessous ? Mais quel moyen de vérifier si le monochrome est bien accroché ? Et d’ailleurs, a-t-il un haut et un bas ? Comment le savoir ? La signature au dos ? Et s’il n’y a pas de signature ? La question elle-même a-t-elle un sens ?

Olivier Mosset, sans titre, 1984

Olivier Mosset, sans titre, 1984

Il fallait l’imbécilité d’un Yves Klein pour signer « K.mai.55. », en bas à droite, bien en évidence, son Monochrome rouge mine orange (95 x 226 cm).

Guidon de la compagnie de la Mère Folle, Dijon, musée de la vie bourguignonne

Guidon de la compagnie de la Mère Folle, Dijon, musée de la vie bourguignonne

Le renversement haut bas se prète au jeu et à la satire. Parmi les 215 jeux listés par Rabelais au chapitre 22 du Gargantua, figure celui de pet-en-gueule. On en conserve à Dijon une représentation célèbre, au revers du guidon de la compagnie de la Mère Folle.

Le jeu consistait à basculer successivement, l’un sur l’autre, chaque partenaire étant tour à tour debout puis la tête en bas et ainsi de suite.

Est-il besoin de préciser que les joueurs en question sont coiffés du bonnet à grelots des fous de carnaval.

Accordons un temps pour le monde à l’envers. Ce sera la fête des fous, décrite par Du Tillot (encore un dijonnais) dans un ouvrage publié à Lausanne en 1751.

Le Monde à l'envers, image d'Épinal, imprimerie Pellerin, détail.

Le Monde à l’envers, image d’Épinal, imprimerie Pellerin, détail.

À moins que l’on considère – vieille croyance populaire, particulièrement défendue par les Cathares et les Manichéens de tout poil – que c’est ce monde-ci qui est à l’envers.

La peinture infamante placée sur la maison d’un condamné, le représentait sens dessus dessous. On peut imaginer que, si la pratique s’en était poursuivie, jusqu’à l’époque où l’on peut obtenir la révision d’une condamnation, ledit condamné, si réhabilité, tirerait dès lors gloriole d’un tel portrait.

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Parfois, souvent, le bas vaut le haut, l’envers vaut l’endroit, le derrière vaut la face, la gauche vaut la droite, etc. Une œuvre doit-elle être accrochée à l’endroit ? C’est une simple affaire d’opinion. Le principe de l’équivalence universelle et de la conversion des contraires réduit une telle maxime universelle à un cas particulier. Car, pour parodier Alfred Jarry, on pourrait bien tenir l’accrochage à l’endroit pour le renversement d’un accrochage à l’envers, les lois qui régissent l’accrochage traditionnel « n’étant que des corrélations d’exceptions aussi, quoique plus fréquentes, en tous cas de faits accidentels qui, se réduisant à des exceptions peu exceptionnelles, n’ont même pas l’attrait de la singularité ».

Dans ses Itineraria, Jehan de Mandeville imaginait des Sciapodes et autres hommes sans tête vivant de l’autre côté du monde. Ma Touan-Lin, dans son Ethnographie des peuples étrangers à la Chine (traduction marquis d’Hervey de Saint-Denys, Genève, 1877-1882) voyait plutôt, de l’autre côté, des hommes à têtes volantes. Vérité en-deçà des Pyrénées, erreur au-delà !

Planisphère

Planisphère

Stuart McArthur, lassé de toujours retrouver son pays dans un coin en bas du monde, aurait conçu, en 1979, la première carte du monde à l’envers, ou plus justement qui place le sud en haut. Il était Australien.

La question de l’orientation du champ pictural a été étudiée par Meyer Schapiro dans sa célèbre étude « Field and Vehicle in Image-Signs ». S’il insiste sur le caractère culturel du sens gauche-droite, il enracine cependant la prévalence du haut sur le bas dans une disposition anthropologique rien moins que contestable. Pour ne pas parler de la prévalence de la face sur le dos, qu’il ne remet jamais en question.

Àprès tout la présentation « à l’endroit » d’un tableau n’est qu’un de ses modes d’existence possible. Quand Picasso se fait photographier dans son atelier avec des piles de tableaux tournés face aux murs, lesdits tableaux sont-ils moins des Picasso que s’ils étaient tournés vers nous ?

Tous les tableaux sont à l’envers est une exposition sur l’ambiguïté du sens, son indécidabilité, mais aussi sa stricte équivalence.

En romand, on dira qu’un tableau est à l’envers s’il a été mis sens dessus dessous, si on l’a reproduit en inversant la droite et la gauche, ou s’il est retourné contre le mur. Il en est de même en wallon et en québécois (et aussi en français).

Fraçois Boucher, Odalisque brune, 1745, musée du Louvre

Fraçois Boucher, Odalisque brune, 1745, musée du Louvre

Il y a aussi le cas où le tableau est posé au sol ou sur une table, face en bas. Le français n’a pas d’expression appropriée pour exprimer ce genre de retournement, alors qu’en patois romand on dira que le tableau est abotzon (« Abouchon », ou « abocon », dérivés verbaux de l’ancien français « aboucher », se rencontrent encore dans l’aire provençale et franco-provençale, mais aussi en Bourgogne et en Franche-Comté. Ailleurs ?)

Le cas est bien connu des régisseurs emballant une toile dans du plastique bulle. Ou du jeune enfant faisant des hypothèses sur le congrès parental (a tergo, selon Freud).

Le psychologue britannique George Mather a consacré au sujet de l’orientation des peintures abstraites une étude, publiée dans la revue i.Perception. Une vingtaine d’étudiants ont été confrontés à des peintures abstraites orientées chaque fois de quatre façons différentes. Ils ont en général trouvé la bonne orientation.

Certains artistes sont connus pour avoir travaillé leurs œuvres dans tous les sens. Voir à ce propos l’anecdote du Saint-Voiturier de Chagall, qui a changé de sens avec l’accord de l’artiste.

Les anecdotes sont nombreuses mettant en scène des héros – experts – qui ont découvert scandalisés que des conservateurs ou commissaires – incompétents – ont accroché telle ou telle œuvre à l’envers. C’est Le Bateau dans l’exposition Les Dernières œuvres de Henri Matisse, en 1961, ou deux Rothko dans sa rétrospective de la Tate, en 2008…

Retouner un tableau permet parfois de découvrir une image potentiellement là, mais non vue. On connaît l’anecdote de l’impression d’étrangeté ressentie par Kandinsky contemplant l’un de ses propres tableaux à l’envers (Rückblicke, Berlin, 1913)

En regardant une carte postale des Pommes de Cézanne (Métropolitan) posée à l’envers, une étudiante genevoise découvrit un jour, émerveillée, que ça faisait la montagne Sainte-Victoire.

Comme le dit une caricature du salon d’automne de 1907, « Le difficile, ce n’est pas de faire un tableau… c’est de savoir le regarder ! »

Abel Faivre, Le difficile ce n'est pas de faire un tableau, c'est de savoir le regarder, caricature du salon d'automne, 1907.

Abel Faivre, « Le difficile ce n’est pas de faire un tableau, c’est de savoir le regarder », caricature du salon d’automne, 1907.

Christian Besson, mai 2015