Le Dragon en colère traverse la rivière

[Texte complet à paraître in cat. Yan Pei-Ming. Au nom du père, Colmar, Musée Interliden / Paris Hazan, 2021.]

À 闸北区, le district de Zháběi[1], dans le 里弄 (lǐlòng[2]) de sa jeunesse, un quartier plutôt rude, peuplé d’immigrants de l’intérieur, Yan Pei-Ming est déjà « le peintre ». Dès l’âge de 15-16 ans, il fait des peintures politiques : « On me demandait une peinture murale pour une école, une usine… je proposais un portrait de Mao en rouge et personne ne pouvait refuser. J’écrivais aussi des slogans, des nouvelles politiques[3]… » La Révolution culturelle fait encore rage. « [Ce] fut un désastre pour la culture. À l’époque, je n’en étais pas très conscient.[4] », Délégué de la classe de Beaux-Arts – « En Chine, délégué, c’est ramasser les feuilles, les distribuer[5] ! » –, il incite son professeur, monsieur Xu, à créer un atelier.

En émigrant en France, Ming a apporté, dans des cartons de fortune, des travaux réalisés lors de son passage à l’École moyenne[6], entre 1974 et 1979, et l’année de sa sortie. Ce sont des œuvres sur papier – dessins au crayon, au fusain ou à la pierre noire, des gouaches, des aquarelles – et deux toiles roulées. Les genres – paysages, natures mortes et portraits – dénotent une approche académique de l’enseignement. « Ma bible, c’était un livre russe, de 1957, sur le dessin, je l’avais échangé contre des lunettes de soleil[7] ! » On dessine aussi d’après des plâtres : « Au départ, il n’y a que des ouvriers, des jeunes filles chinoises et des soldats[8]. » Mais nous sommes alors à une brève période d’ouverture du régime[9] : on sort des plâtres occidentaux qui avaient été conservés en cachette, on les moule, on les démultiplie, on les vend[10]. Ming dessine ainsi les bustes d’Homère, de Voltaire, de Beethoven ou d’autres, au même titre que celui de Gorki. Il se souvient avoir vu à Shanghai, début 1978, Paysages et paysans, la vie rurale en France au XIXe siècle 1820-1905, première exposition d’art occidental montrée en Chine après la nuit maoïste[11]. Il considère qu’il appartenait alors lui-même à la catégorie des peintres « qui subissent l’influence de l’occident […] ; mais tu sais la référence à la fin des années 1970, c’était l’impressionnisme[12] ! ». Ses propres paysages sont à peu près de cette veine. Des crânes hantent certaines de ses natures mortes, on les retrouvera. Il y a enfin beaucoup d’autoportraits. C’était d’abord pour lui l’un des deux moyens de dessiner d’après modèle[13], l’autre consistant à demander de prendre la pose à des paysans dans la salle d’attente de la gare, ou encore à des migrants ou à des pêcheurs arrivant en bateau. « Quand il n’y a pas de gens qui posent, je pose pour moi[14]. »

[…]

« Quand j’habitais en Chine, à l’époque je n’avais pas vingt ans, évidemment la maison n’était pas très salubre[74]… » Aujourd’hui le Zháběi de son enfance a été en grande partie rasé pour y construire des buildings, et éventré par la voie surélevée de 南北高架路 (Nánběi Gāojiàlù) qui le traverse du nord au sud. (C’est là qu’il a pu dans sa jeunesse voir passer des camions qui emportaient plus au nord des condamnés à mort.) Le périmètre où il a vécu n’est pas très grand : Il est né le 1er décembre 1960, 京江路路403号 (Jīngjiānglù 403 hào) ; la famille a déménagé vers 1963 dans une autre rue, 永兴小马路5 (Yǒngxīng xiăomălù 5[75]), puis s’est établie en 1966 虬江路1401弄104号 (Qiújiānglù 1401 lòng 104 hào). Son école maternelle était 虬江路1499弄 (Qiújiānglù 1499 Lòng), l’élémentaire[76], 永兴路621号 (Yǒngxīnglù 621 hào), et la moyenne[77], 共和新路655弄底 (Gònghéxīnlù 655 lòng dǐ). La gare n’est pas loin, non plus que le port sur le 苏州河 (Sūzhōuhé) et le jardin au niveau du pont 四川路路桥 (Sìchuānlùqiáo) où il dessinait des migrants et des pécheurs.

Bibliographie

Entretiens utilisés

  • 87. Éric Colliard, « Conversation avec Yan Pei-Ming », in cat. Yan Pei-Ming, Dijon, Mecen’art, s.d. [1987].
  • 90 a. « Je suis né… », propos recueillis par Claude Allemand-Cosneau et Hans Ulrich Obrist, in cat. Septièmes ateliers internationaux des Pays de la Loire, 1990, Clisson, Frac des Pays-de-la-Loire, 1990.
  • 90 b. « Entretien de Bernard Marcadé avec Yan Pei-Ming », in catalogue Art chinois 1990 – Chine demain pour hier, Paris, Carte Segrete, 1990.
  • 94. « Peindre », propos recueillis par Pascal Pique, in cat. Yan Pei-Ming – visages – portraits, Villeurbanne, Le Nouveau Musée, 1994.
  • 96. Pascal Pique, « Peindre ou trahir. Entretien avec Yan Pei-Ming », in cat. Yan Pei-Ming, Issoire, Centre culturel Pommel, 1996.
  • 97 a. Diverses communications orales avec l’auteur, février 1997.
  • 97 b. « Yan Pei-Ming et ses modèles », entretien avec Laurent Salomé, in cat. Yan Pei-Ming. La Prisonnière, Rennes, musée des Beaux-Arts, 1997.
  • 97 c. « Vermillon de Chine. Yan Pei-Ming », entretien avec Hervé Damase et Christiane Terrisse, Barca, n° 8, Paris, 1997.
  • 97 d. « Yan Pei-Ming », entretien avec Nathalie Anglès in Peintures françaises, Rome, Villa Medici, 1997.
  • 97 e. Communications orales avec l’auteur (1997), in Christian Besson, « Ming, une question d’identité », in catalogue Yan Pei-Ming : La Prisonnière, Rennes, Musée des beaux-arts, 1997.
  • 99 a. Keren Detton, « Entretien avec Yan Pei-Ming », in Compilation, une expérience de l’exposition, Dijon, Les Presses du réel, 1998.
  • 99 b. Communications orales avec l’auteur (1999), in Christian Besson, Yan Pei-Ming, Paris, Hazan, 1999.
  • 01. « Yan Pei-Ming : Chinese Kung Fu, Bruce Lee und seine Feinde. Ein Gespräch von Fabian Stech anlässlich der Ausstellung „Chinese Vermillon : in Memory of Mao“, Galerie Max Hetzler, Berlin 20.4. – 26.5.2001 », Kunstforum International, n° 157, novembre-décembre 2001.
  • 04. Fabian Stech « Chinese Kung Fu, Part III », in Yan Pei-Ming. Fils de dragon, seconde éd. Dijon, Les Presses du réel, 2004.
  • 05 a. Rolf Lauter, « Ateliergespräch mit Yan Pei-Ming », in cat. de l’exposition Yan Pei-Ming : The Way of the Dragon, Mannheim, Kunsthalle, 2005.
  • 06. Fabian Stech « Chinese Kung Fu, Part IV », in Yan Pei-Ming. Exécution, anthologie, Dijon, Les Presses du réel, 2006.
  • 09 a. Marie-Laure Bernadac, « Les fantômes de la peinture », interview, in cat. Yan Pei-Ming. Les funérailles de Mona Lisa, Paris, musée du Louvre, 2009.
  • 09 b. Stéphanie O’Brien, « Yan Pei-ming, figure libre. Rencontre à Shanghai… », Madame Figaro, 20 juin 2009.
  • 09 c. Jérôme Sans, « The Energy of Painting. An Interview with Yan Pei-Ming », in cat. Yan Pei-Ming : Landscape of Childhood, Pékin, Ullens Center for Contemporary Art, 2009.
  • 12. « Paroles d’artistes – Yan Pei-Ming », extraits de l’entretien avec Ariane Coulondre et Emmanuelle Ollier in Extra Large, Monaco, Grimaldi Forum / Paris, Centre Georges Pompidou, 2012.
  • 16. « Entretien Yan Pei-Ming et Henri Loyrette », in Yan Pei-Ming. Roma, Milan, Rizzoli, 2016.
  • 17. « Ming, une peinture de l’amour, de la mort et de la lumière », entretien avec Pascal Pique, in Yan Pei-Ming, Ruines du temps réel, Sète, Villa Saint-Clair, 2017.
  • 19. « Yan Pei-ming. De Shanghai à Ornans. Entretien avec Henri Loyrette », in cat. Yan Pei-Ming face à Courbet, Dijon, Les Presses du réel, 2019.
  • 20. Entretiens avec l’auteur, 17 septembre et 15 octobre 2020.

Autres ouvrages et articles

  • Shi Nai-an et Luo Guan-zhong, Shui-hu-zhuan [XIVe siècle], trad. franç. Jacques Dars, Au bord de l’eau, Paris, Gallimard, 1978.
  • Marcel Granet, La Civilisation chinoise, Paris, La Renaissance du livre, 1929.
  • Marcel Granet, La Pensée chinoise, Paris, La Renaissance du livre, 1934.
  • Simon Leys, Essais sur la Chine [1971-1991], Paris, Laffont, 1998.
  • François Cheng, Vide et plein. Le langage pictural chinois, Paris, Le Seuil, 1979.
  • Le Printemps de Pékin. novembre 1978-mars 1980, présenté par Victor Sidane, Paris, Gallimard/Juliard, coll. « Archives », 1980.
  • Jean-François Billeter, « Le système des statuts de classe en République populaire de Chine », Revue Européenne des Sciences Sociales, vol. 25, n° 76, Genève, Droz, 1987.
  • Jacques Gernet, Le Monde chinois, Paris, Armand Colin, 3e éd., 1990.
  • Viviane Allleton, Les Chinois et la passion des noms, Paris, Aubier, 1993.
  • François Julien, Le Détour et l’Accès. Stratégies du sens en Chine, en Grèce, Paris, Grasset, coll. « Le collège de philosophie », 1995.
  • François Julien, Traité de l’efficacité, Paris, Grasset, 1996.
  • Éric Janicot, 50 ans d’esthétique moderne chinoise. Tradition et occidentalisme 1911-1949, Paris, Publications de la Sorbonne, 1997.
  • Anne Cheng, Histoire de la pensée chinoise, Paris, Le Seuil, 1997.
  • Jean-François Billeter, Chine trois fois muette : Essai sur l’histoire contemporaine et la Chine, Paris, Allia, 2000, 5e éd. 2016.
  • François Julien, Le Nu impossible, Paris, Le Seuil, 2005.
  • La Pensée en Chine aujourd’hui, sous la dir. d’Anne Cheng, Paris, Gallimard, coll. « Folio », 2007.
  • Chu Xioquan, « La notion de Si dans la pensée chinoise », in Représentations de l’individu en Chine et en Europe francophone, sous la dir. de Michel Viegnes et Jean Rime, Neuchâtel, Alphil, 2015.
  • Gilles Guiheux, La République de Chine. Histoire générale de la Chine (1949 à  nos jours), Paris, Les Belles Lettres, 2018.

Notes

[1] Ancien district du centre-nord de Shanghai, fusionné depuis le 4 novembre 2015 avec 静安区 (Jìng’ān qū) pour former l’un des neufs districts de 浦西 (Pǔxī). Le nouveau Jìng’ān qū a plus d’un million d’habitants.

[2] Ensemble d’habitations mitoyennes, disposé en peigne et typique de Shanghai.

[3] M. 87.

[4] M. 97 c.

[5] M. 2020.

[6] C’est l’équivalent du collège et du lycée confondus, avec une entrée vers 12 ans.

[7] M. 2020.

[8] M. 2020.

[9] Nombreux dazibao sur le mur de la démocratie à partir de la mi-novembre 1978. Arrivée au pouvoir de Deng Xiaoping en décembre. Manifestations (à Shanghaï, en février 1979)… Et pour finir, emprisonnement des leaders du mouvement.

[10] Une première occidentalisation de l’art s’était développée dans la Chine républicaine des années 1920-1930.

[11] Cf. Le Monde, 8 février 1978.

[12] M. 87.

[13] « L’apprentissage, c’était soit les plâtres, soit des gens qui posent. Quand il n’y a pas de gens qui posent, je pose pour moi. » (M. 2020)

[14] M. 20. À cause du trop grands nombre d’élèves, l’école ne fonctionne alors qu’à mi-temps, ce qui lui laisse du temps libre pour sa passion. (M. 09 c)

[…]

[73] M. 06.

[74] M. 06.

[75] Cette rue n’existe plus.

[76] N°2 école primaire de Yongxinglu.

[77] N°6 école secondaire du district de Zhabei.